#CitizensRoute73 – Brexit: Nous ne pourrons plus dire, une fois de plus, une fois de trop “Nous ne savions pas” (par Richard Laub, Stand Up for Europe)

capture-d_ecc81cran-2017-05-20-acc80-11-22-58-e1495581329981“Cette campagne aura montré, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, que contrairement à ce que l’issue du scrutin laisse entendre, la Grande-Bretagne n’est pas étrangère à l’Europe” … ” le Brexit doit donner à réfléchir aux élus européens: pourquoi l’Europe a-t-elle été désertée par ses défenseurs politiques qui la critiquent sans avoir le courage de la réformer alors qu’elle est simultanément investie par ses détracteurs qui ne cessent de l’attaquer en portant un projet alternatif ?”


Brexit: Nous ne pourrons plus dire, une fois de plus, une fois de trop « Nous ne savions pas »

Que l’on soit choqué ou non par l’issue du référendum britannique sur le Brexit, force est de reconnaître que la voix du peuple a été entendue et que la classe politique s’est rangée derrière son opinion publique. Rapidement en effet, le Premier ministre sortant David Cameron a pris acte de la position majoritaire et a cédé la place à Theresa May. Ce dernier porte une responsabilité accablante dans le processus consultatif aberrant qu’il avait mis en place, non pas pour régler le statut définitif du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Union européenne, qu’il imaginait remporter, mais pour asseoir son autorité au sein du Parti conservateur, dont il pensait pouvoir faire taire les oppositions intestines grâce à la victoire du « Remain ».

Si la Grande-Bretagne illustre une fois de plus la tradition dont elle s’honore en respectant le vote qui s’est exprimé, il faut toutefois se demander si la démocratie du Royaume-Uni en est sortie grandie. On objectera l’argument classique selon lequel toute démocratie qui n’écoute pas le peuple ou qui rechigne à le consulter n’en est pas vraiment une. C’est non seulement une remarque que brandissent systématiquement les partis populistes hostiles à l’Europe, mais c’est également une vieille croyance populaire fermement ancrée dans notre inconscient collectif. Quel mérite, en effet, aurait une démocratie qui mépriserait la parole du peuple ? Contrairement aux idées reçues, elle en aurait plus d’un. Non pas en raison, bien évidemment, de sa surdité, mais pour la détermination dont auraient fait preuve la majorité parlementaire et le gouvernement qu’elle soutient, à conduire la nation dans une direction impopulaire, mal comprise, qui leur aurait peut-être coûté une hypothétique réélection, mais qui aurait été bénéfique au pays.

Au demeurant, on peut légitimement s’interroger sur le recours au référendum dans ce cas précis. Du point de vue du principe, d’abord. En effet, qu’est-ce qui légitimait le gouvernement britannique à passer par la consultation populaire ? Y avait-il une nécessité impérieuse de poser la question du maintien dans l’Union à l’électeur ? Ne revient-il pas simplement au responsable public de mener une politique qu’il croit utile et de se représenter ensuite devant l’électeur en s’appuyant sur son bilan ? Les Britanniques avaient-ils d’ailleurs consulté le peuple lorsqu’ils avaient introduit à plusieurs reprises depuis 1961, leur demande d’adhésion à l’Europe ? Non, bien évidemment. Le seul recours au référendum eut lieu en 1975, deux ans après l’entrée de la Grande-Bretagne, pour s’assurer que la décision qui avait été prise était confortée par le soutien des citoyens. La consultation déboucha sur une réponse favorable au maintien du Royaume-Uni, formulée par une forte majorité de plus de 67%. Il n’y avait donc aucune raison de soumettre à nouveau cette année la question par voie référendaire puisqu’elle avait déjà été tranchée. En subordonnant la décision politique à une logique de consultation à répétition, on dévoie l’intégrité et la crédibilité de la politique car plus rien n’interdirait alors d’organiser un troisième tour de scrutin pour défaire le précédent et recommencer l’opération indéfiniment en raison des intérêts du moment… De plus, l’expérience du 23 juin a démontré qu’une démocratie ne se grandit jamais lorsque ses élites cèdent aux sirènes alarmistes du populisme et, pire encore, que la classe politique se discrédite tout entière quand des responsables politiques intelligents et sérieux puisent leurs arguments dans le même réservoir infécond que les démagogues, quand ils s’emploient à « raisonner » comme eux, à coup de slogans. Voilà pour le principe. Quant à son application et aux vues des résultats, il convient là encore de s’interroger sur la validité de la réponse référendaire. On remarque ainsi que les personnes âgées, beaucoup plus hostiles à l’Europe que leurs cadets, se sont massivement exprimées alors que les jeunes, acquis à l’Europe, se sont moins mobilisés que leurs ainés, en particulier en raison du choix de la date – le 23 juin – à laquelle nombre d’entre eux sont en vacances. De plus, dans quelle mesure peut-on accorder aux aînés le droit de décider de l’avenir des jeunes que ces derniers devront subir alors que les personnes plus âgées auront, elles, disparu ? Les 20-50 ans ont déjà à assumer les erreurs économiques majeures commises par les gouvernants dans les années 1970, engageant leurs pays sur la voie de l’endettement à très long terme, condamnant ainsi leurs petits-enfants à devoir rembourser les dettes publiques. Voici que 40 ans plus tard, les aînés, toujours eux, qui constituent la génération ayant bénéficié de ce mode de vie à crédit, obstruent à leur tour l’avenir de leurs enfants en décidant, à leur place, de les exclure de la grande famille européenne ! Quelle est la valeur démocratique d’un tel dispositif ? On peut également se demander si une décision qui engage toute la société britannique n’aurait pas dû recueillir un résultat supérieur ou égal à 67% pour être valide. En effet, sur un sujet aussi décisif, comportant des conséquences à très long terme, une majorité des deux tiers aurait semblé plus logique. D’autant que les lignes de clivage ne manquaient pas : ville/campagne, jeunes/vieux, Londres/périphérie, Angleterre/Ecosse et Irlande du Nord, etc. Ce type de majorité qualifiée est d’ailleurs fréquemment utilisé dans les droits internes, comme en Belgique ou en France, lorsque des modifications fondamentales, constitutionnelles par exemple, sont engagées.

On le voit, le Brexit met en perspective des questions bien plus vastes que la sortie britannique de l’Union car il reflète l’état actuel de nos systèmes démocratiques qui, sous la poussée conjointe des populismes d’extrême gauche et d’extrême droite, commencent à céder dangereusement du terrain à la démagogie, ce fléau politique du 21e siècle. Et la démagogie est une mauvaise réponse à une vraie question. Elle est le raccourci ravageur que certains politiques choisissent pour combler, ce qui est le vrai problème, le déficit démocratique et le manque de vision politique dans nos pays. La démocratie cherche de nouvelles voies d’expression, des modalités modernes liant la société civile au gouvernement des affaires publiques. Il existe de nombreuses solutions, bien plus heureuses que celles explorées par le populisme, susceptibles de réinventer nos sociétés, comme la démocratie participative ou la responsabilité citoyenne. Pour qu’ils soient efficients, ces projets visant à retisser du lien entre les acteurs politiques et les Européens ne peuvent faire l’économie de la complexité et des évolutions récentes de notre monde. Qu’on le veuille ou non, la démocratie ne se confond pas avec la démagogie, la politique n’est pas affaire de posture, ni de complaisance. Si la qualité du gouvernement d’un Etat se mesurait à l’aune de la popularité, nous ne serions plus en démocratie. Dans un pays démocratique, un parti politique soumet à l’opinion publique un programme dont le soutien s’exprime à l’occasion des élections et non entre deux échéances. C’est cela la puissance d’un engagement politique qui repose sur des convictions et des démonstrations rationnelles. Certes, l’habillage du jeu politique comporte inévitablement des effets rhétoriques. Mais ils ont pour fonction de diffuser dans l’opinion des projets de société réfléchis, argumentés, articulés, et non, de les remplacer. Ils ont pour vocation de faire approuver un programme reposant sur un vrai contenu socio-économique, de réelles ambitions politiques, une authentique vision pour l’avenir. Et non de se substituer à eux. Or, le Brexit a non seulement mis en évidence le danger de l’instrumentalisation du référendum, mis au service de la cupidité de certains plutôt que de l’ambition pour tous, mais il a également sanctionné la victoire de l’émotion sur la raison, de l’impression sur le fait, du fantasme sur le réel, tant les débats qui ont déchiré le Royaume-Uni durant la campagne étaient décentrés en regard des véritables enjeux européens. Est-ce cela la démocratie ? Est-ce là la représentation que nous nous faisons de la classe politique ? Est-ce conforme à la qualité de la tradition démocratique qui fit naître en 1689 la Bill of Rights et, à sa suite, le parlementarisme ? Bien au contraire. Car les positions défendues par les europhobes ont été tellement mensongères que le Brexit conduira exactement aux effets opposés à ceux qui ont été vantés par les défenseurs du « Leave » : la société britannique sera demain moins régulée, beaucoup plus libérale sur le plan économique, beaucoup plus flexible sur le plan du droit du travail, et ce sont précisément les citoyens britanniques les plus fragilisés, à qui les opposants à l’Europe ont fait croire que le départ de l’Union améliorerait leur situation, qui souffriront le plus lourdement du Brexit.

Cette campagne aura montré, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, que contrairement à ce que l’issue du scrutin laisse entendre, la Grande-Bretagne n’est pas étrangère à l’Europe. Elle est au contraire traversée par les mêmes tendances populistes que celles des pays européens continentaux, elle compte nombre d’élus de premier plan qui, comme dans les autres pays de l’Union, font globalement porter à l’Europe le poids des contraintes, des frustrations, des problèmes internationaux, pesant sur la politique intérieure et la vie quotidienne. Comme au sein des 27, l’enthousiasme de la construction européenne jadis fièrement portée par les chefs d’Etat et de gouvernement, n’est plus qu’un écho sourd et lointain, un bruit de fond que l’on n’entend plus distinctement, étouffé par les atermoiements de basse politique, les calculs à court terme, les vociférations populistes et, ce qui est plus triste encore, par la désespérance populaire. Car c’est bien là que le Brexit doit donner à réfléchir aux élus européens : pourquoi l’Europe a-t-elle été désertée par ses défenseurs politiques qui la critiquent sans avoir le courage de la réformer alors qu’elle est simultanément investie par ses détracteurs qui ne cessent de l’attaquer en portant un projet alternatif ? Il ne suffit pas de dénigrer d’un revers de la main les programmes populistes qui nous promettent d’heureux lendemains, repliés derrière nos frontières et notre mélancolie, pour défendre l’Europe. Il faut, de plus – ce qui est infiniment plus difficile – élaborer un projet crédible qui redonne du sens à l’action européenne et la réenchante. Il faut montrer en quoi l’Europe est une chance extraordinaire pour notre avenir, il faut défendre, et pas du bout des lèvres !, le dynamisme et les synergies que seule la poursuite du projet européen peut générer. En dernière analyse, c’est l’inertie des pays continentaux que souligne le Brexit, bien plus que la sortie des Britanniques. C’est l’affadissement de l’engagement européen et la déliquescence auquel celui-ci risque de conduire qui marqueront nos consciences pour un fort long temps. Et après le Brexit, nous ne pourrons plus dire, une fois de plus, une fois de trop : « Nous ne savions pas ».

Richard Laub, Stand Up for Europe  – panéliste Changer l’Europe, oui! Mais comment?(Article publié le 3 janvier 2017 sur le site Stand Up for Europe)

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